Alta gracia : entre Jésuites et le Che, la musique !

A seulement quelques kilomètres de Cordoba, Alta Gracia nous surprend par son climat caniculaire. Nous nous dirigeons vers la maison du Che qui est en fait sa maison d’enfance, en fait la maison des vacances de ses parents et au final qu’il faut boycoter car l’entrée est passée de 3AR à un prix prohibitif de…75AR – et c’est sept fois plus chère pour un non argentin, ça fait toujours plaisir. C’est donc le grand jeu du moment de demander le prix puis de tourner les talons, ce que nous avons fait. Surtout que ça n’a vraiment pas l’air terrible – quelques photos dans les pièces peu nombreuses… mais cela a peut-être changer puisque nous avons pu assister à la construction d’une autre vraie-fausse pièce de la maison!

Le petit Ernesto Che Guevara

L’autre surprise de la ville est que le plus grand compositeur espagnol Manuel de Falla y a finit ses jours.

Maison coloniale Parc Alta Gracia

Mais si Alta Gracia est surtout connue, c’est pour son estancia jésuite.
En Argentine, il ne reste presque rien des grandes missions proches d’Iguaçu, par contre, de nombreuses estancias autour de cordoba, comme celle d’Alta Gracia, sont magnifiquement conservées et classées.

Eglise jésuite

La visite est courte mais instructive, une petite exposition sur les pièces de monnaie argentine agrémente la visite.

Un peu d’histoire.

À partir de 1609 et pendant cent cinquante ans, l’une des plus grandes actions sociales au Monde est sortie de la jungle d’Amérique du Sud, réalisée par la « Compagnie de jésus » – plus tard appelés « les Jésuites ». Dans l’idée – et contrairement aux préjugés populaires – le but premier des prêtres jésuites était de protéger les populations les plus reculées contre l’esclavage et des mauvaises influences de la société coloniale.

Coupole Alta Gracia

Comme pour prendre de l’avance sur les conquistadors, les prêtres occidentaux jésuites furent les premiers à s’installer dans des zones incroyablement reculées et mirent en place des missions (appelées Réductions en espagnol), notamment auprès des communautés Guaranies qu’ils évangélisaient – oui c’est aussi leur job – et éduquaient.

Une utopie qui a conduit les peuples à une incroyable prospérité et qui a conduit Voltaire à décrire cette action comme un triomphe de l’humanité qui semble expier les cruautés des premiers conquérants.

Juste pour équilibrer ce récit et sans faire trop de polémiques, certains qualifient ceci de poudre aux yeux car les intérêts financiers de Voltaire dans l’esclavage (et au passage son antisémitisme) réduise son aura à un humanisme scolaire et l’on sait que plus tard des esclaves (africains) ont travaillés dans des estancias jésuites – souvent comme dans celle de Alta Gracia qui proviennent de don d’un riche convertit : car c’était tout le « mobilier » avec…

Mais revenons-en au fait

Pour le Guarani « invité » à commencer une nouvelle vie dans les missions, il y avait de nombreux avantages concrets, notamment la sécurité, la nourriture et la prospérité. La mortalité chuta drastiquement et à leur apogée, les 30 missions jésuites constituaient un réseau peuplé par plus de 100 000 Guarani (énorme pour l’époque) s’étalant sur ce qui est aujourd’hui l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. À la différence des autres Ordres, une des règles de mission jésuite imposant l’acculturation plutôt que l’assimilation, chaque mission se devait d’être tenue par un minimum d’européens : deux prêtres était la norme et les Guarani se gouvernaient eux-mêmes sous l’autorité spirituelle des jésuites – i.e. la protection de l’Église, très influente en Europe à l’époque et indirectement donc celle de l’Espagne.

Marmite en peau de vache

Ainsi, les jésuites se sont astreints au langage Guarani plutôt que d’imposer l’espagnol – bien que proposé comme enseignement. En revanche, ils s’employèrent à modifier les aspects de la culture guarani qui clachait un peu avec l’enseignement catholique – tel que la polygamie et le cannibalisme occasionnel…
Les colonies étaient auto-suffisantes; les Guarani devinrent expert en agriculture – grâce notamment à l’irrigation mise en place par les jésuites et la nourriture fût distribuée équitablement. Chaque famille Guarani pu habiter dans une maison de bois, puis de pierre et ses enfants scolarisés.

Livres médecine naturelle jésuite

La construction d’églises par des maîtres architectes utopistes couplée à la ferveur populaire, donnèrent de superbes édifices d’un style baroque complexe avec des sculptures comparables aux plus belles églises d’Europe en cours de construction au même moment.
De fait, la plus grande influence et œuvre des jésuites sur les Guarani furent artistiques. Les Guarani se sont rapidement appropriés l’art et la musique en combinant les styles européens avec leur propre musique, sculpture, danse et bien sûr peinture – on parle de style baroque Guarani. D’ailleurs, il semble que ce soit par leur sensibilité à la musique religieuse des jésuites que la plupart des Guarani furent attirés par le catholicisme.

Mais tout ça, c’était avant le drame.

Cependant, la vie en mission imposait nécessairement un côté martial et les raids de banderantes  en provenance du Brésil venus puiser des esclaves pour les plantations de sucre portugaises, étaient aussi faciles que fréquents.
Mais le ressentiment de l’empire Espagnol sur l’empire Portugais aboutit à l’autorisation des Guaranis de se tenir armés et c’est ainsi que 1 500 Guaranis (menés par deux Pères jésuites) remportèrent une victoire sur 3000 négriers au Mbororé en 1641  qui inaugura une période de sécurité relative.

Eglise Alta Gracia

Mais la période des missions connue une fin bien brutale. Divers facteurs, y compris l’envie de l’autorité coloniale et les colons et le sentiment que les Jésuites étaient plus fidèles à leurs propres idées qu’à celles de la couronne, poussèrent Carlos III d’Espagne à les bannir de l’empire en 1767, suivant l’exemple du Portugal et la France.

Sans les prêtres, les communautés furent vulnérables et les missions pillées (puis détruites pendant la guerre du 19ème siècle). Les Guarani furent dispersés et beaucoup réduit en esclavage.

Mission jésuite

A voir : Le film  « Mission » ( palme d’or 1986, avec Robert de Niro et Jeremy Irons)  traite des derniers jours des missions jésuites.

A noter : aujourd’hui encore des traces d’esclavagisme des Guarani …subsistent !

Estancia mission jésuite